de Gwas le 10 Aoû 2008, 17:12
Pas facile, en effet chère Bella de répondre à une telle question. Pourquoi? Parce que, c’est juste une opinion, nous n’en sommes pas prédisposés. Être érigé dans une culture ou l’on bannit le « Je », ou l’individu n’a place en société que dissous dans la masse. Faut pas étaler son « moi » ni du reste sans « ça », faut juste laisser dire son « sur-moi ». Nous disons : « que dieu nous préserve du je » - Aoudou Billah min kalimat ana-, comme quoi que le « je » est dangereux comme identité qui s’insère dans une quelconque pratique sociale; le « je » est Satan, égocentrisme, égoïsme, narcissisme et tant d’autres qualificatifs réducteurs. Aussi pas simple de répondre à une telle question.
En Amérique du nord en général l’une des questions clés que l’on pose à un candidat lors d’un entretien d’embauche est : dites-nous pourquoi on vous prendrait vous et pas un autre? Autrement dit, parlez nous des raisons qui feraient qu’on te préférerait à des dizaine d’autres candidats par exemple. Je me rappelle, me concernant, lors d’un entretien pour un travail que cette question me décontenança quelque peu. Aussi pour dissimuler mon embarras, je répondis sincèrement : dans ma culture, avais rétorqué, je n’ai pas l’habitude de répondre à une question aussi directe. C’est que chez nous, ou en France par exemple, le CV parle de lui-même. C’est dire que culturellement si je puis dire je n’ai guère l’habitude de me quantifier en termes de qualités et de faiblesses. Mais tu dois quand même répondre, coupa la dame qui m’entretint. Je répondis à la dame pour fuir la question que notre entretien durait depuis 20 minutes et que durant ce temps, d’autant que l’entretien est surtout d’ordre psychologique, il serait facile pour quelqu’un qui a l’habitude d’entretenir des candidats d’en tirer quelque chose. Par exemple? Revint encore la dame à la charge. Que je suis un excellent communicateur, dis-je, surtout que le moteur essentiel du travail que l’on nous demande est la communication… Voila enfin, avait-elle poussé comme un ouf de soulagement…
Il m’a fallu tant de détours pour que j’aille directement au but. D’ailleurs en sortant de l’entretien je me suis senti quelque peu mégalo. Excellent communicateur! Répétais-je au fond de moi-même comme me reprochant ma réponse. Mais entre temps je me disais que chacun des candidats devait défendre bec et ongles l’opportunité qui lui était offerte par cet emploi quitte à s’auto-décrire comme ultime sauveur de l’entreprise. C’est ainsi, il est des sociétés qui sacralisent l’individu et d’autres qui ne voient en lui qu’une brique dans le tas.
En occident, la première chose que l’on apprend à un enfant est que son corps lui appartient et que personne n’a le droit d’en jouir à part lui. Une façon de responsabiliser l’être humain dès son jeune age, une façon surtout de le propulser en société en tant qu’individualité, entité, en tant qu’identité à part entière. C’est à l’inverse de chez nous ou l’on ne reconnaît un individu qu’affilié à un clan, à une famille, à une tribu, village, ville… etc. Ighinder fils de, par exemple, de la famille telle… Si sa famille est noble moralement ou dans les critères fixes de la noblesse de ladite société, Ighinder est béni de la même noblesse, sinon c’est le contraire. Un autre exemple : le terme bâtard est dépassé en occident. On s’en fout de sa descendance, seul lui compte, mais chez nous le bâtard est ce sujet évocateur de malédiction qui jette l’anathème sur toute une famille. À l’hôpital si la femme est seule pour accoucher on s’en fout qu’elle ait un mari ou pas… etc.
Cette moralité traditionaliste, ce capital culturel s’élève jusque dans les institutions, dans les éléments qui font l’état. Exemple : Association des enfants de chouhadas, des enfants de moudjahidine… Une grande partie de la société qui ne se reconnaît non pas comme identité originale mais affiliée au papa, à la maman, à l’ancêtre. D’où sans doute la facile déresponsabilisation régnante partout. Parce que si chaque individu était lui, il serait plus facile de responsabiliser une société…
C’est dire, pour revenir au sujet, que la question d’Ighinder ne nous est pas simple. Elle serait plus simple à poser pour un occidental élevé dans une société ou l’on matérialise le rapport humain. On nous a toujours dit que le « Je » évoque le diable…