Par : Mustapha Hammouche
Qui se souvient de El-Haïcha, ce quartier de Hassi-Messaoud sur lequel s’est abattue, une nuit de juillet 2001, une cohorte de puritains venus corriger des femmes incriminées de mauvaises mœurs ?
Il a fallu près de cinq ans pour assister à des condamnations définitives, pour l’essentiel par contumace. Et trois femmes sur la vingtaine de suppliciées ont eu le courage d’aller jusqu’au bout de leur droit. C’est dire que la terreur des expéditions punitives est intégrée.
On fuit plutôt qu’on ne s’oppose à l’autorité rigoriste de vigiles improvisés : la pratique de l’?tat allant dans leur sens, légitime la violence de leur intervention quand il s’agit de rétablir l’ordre moral. Le citoyen, sans ?tat, n’a plus de recours.
D’un côté, le pouvoir, confondant ordre public et ordre moral, initie régulièrement des campagnes de contrôle de la légitimité des couples isolés dans la nature ou de la conformité administrative des commerces de boissons alcoolisées.
De l’autre, l’intégrisme use du prétexte rédempteur pour terroriser les populations, les soumettre à son idéologie et les manœuvrer dans le sens de ses objectifs politiques. En volant le précéder dans la manipulation du purisme religieux et ce faisant, le régime déblaie le terrain à l’islamisme. L’étau, fait d’intégrisme hors la loi, et de répression institutionnelle, se referme sur le citoyen.
Encouragés par un ?tat qui, au lieu de les combattre comme source de violence illégitime, essaie de se substituer à eux sur le terrain, des groupes comme celui qui a sévi à Hassi-Messaoud en 2001, il peut donc aujourd’hui s’en former n’importe où et n’importe quand.
Et ils s’en forment, d’ailleurs, régulièrement, pour se faire justice, çà et là, à Sidi Aïssa, à Taza, à Chetaïbi, à Bejaïa…
Même si des incidents graves sont parfois déclencheurs de la réaction, le motif n’est pas loin de l’alcool qui coule ici, ou l’attitude d’estivants dérange là le regard chaste des riverains.
De plus en plus, il faut choisir une plage “protégée” si l’on veut avoir la liberté de porter une tenue de bain. Les autres offrent un spectacle qui ressemble à ceux qu’on peut voir sur les rives du Gange un jour de pèlerinage.
Du point de vue des islamistes, aujourd’hui, il y a des villes et des quartiers “libérés” de l’alcool et des unions libres, des plages “libérées” du mono et du bikini.
Dans les milieux des élites sociales et politiques qui tiennent à jouir des plaisirs de la vie, les ghettos de luxe font illusion parce qu’ils les mettent à l’abri de la justice du sabre. Mais déjà beaucoup d’Algériens, et d’Algériennes surtout, sont contraints à des modes de vie clandestins.
Le recul des lois civiles au profit des volontés du mouvement hégémonique mènera bientôt l’Algérie à un point de non-retour. Il n’est pas dit que le régime a les moyens de renverser la tendance. Il se contentera d’agrandir le Club-des-Pins et ses succursales pour mettre ses enfants à l’abri des menaces et des regards indiscrets.
Ce terrorisme ordinaire sera, lui aussi, contenu dans les quartiers reclus et les villages de “l’intérieur” du pays.
La victoire de l’intégrisme, parachevée par la politique de réconciliation nationale, c’est d’abord la victoire de l’idée d’ordre moral sur l’impératif d’ordre public.
M. H.
musthammouche@yahoo.fr - Le journal Liberté.




