La calebasse suspendue au trépied dans un mouvement de pendule rapide allait et revenait continuellement et faisait un petit bruit de ressac ou un claquement mat à chaque rebroussement. Ma mère accompagnait son geste rituel d’une douce chansonnette qu’elle marmottait inintelligiblement. Elle en était visiblement heureuse. Ma mère accomplissait l’une de ses nombreuses taches journalières au même temps qu’elle s’en relaxait. Sa chansonnette à quelque peu d’un soupir; une chansonnette que l’on dédie au petit lait pour chasser définitivement la famine qui rôdaille autour des portes. Ses mains partaient d’elle et revenaient sans qu’elle parût s’en rendre compte. Et dans ses yeux qui ne cillaient point l’expression d’un regard qui paraissait fixer quelque invisible présence. Des fois, continuant toujours à violenter quelque peu la calebasse, elle s’ébrouait, incommodée, la tête ou agitait-elle tout son corps pour chasser l’essaim de mouches qui bourdonnaient-là comme à l’attente que se détachât le beurre destiné pour qu’elles en fissent leur fête culinaire. Le petit lait doit avoir une odeur qui ensorcelle les mouches. Toute demeure où l’on a une vache et une calebasse en est tout bourdonnante.
À quoi pensait ma mère de son regard fixe et enflammé? Toute sa jeunesse, son enfance et ses souvenirs, devaient y accourir de son lointain passé. Comme si c’était juste hier, disait ma mère, comme si c’était hier. À quoi pensais-tu ma mère? Sur les rives de ta conscience devaient attendre bien des pensées pour pénétrer dans l’océan de ta tendresse. Nos mères en sont nanties. Tellement nanties qu’elles en pleurent pour des riens. Mais à quoi pensais-tu ce jour-là spécialement? Un moment, un sourire fugua de ta méditation et tu le réprimas d’un hochement léger avant de replonger passionnément, même œil, même régularité dans ta besogne. Je te regardais de là -haut, de la fenêtre, le spectacle me saisissait. Ma mère fiée à son oubli ou à ses pensées. Elles devaient être tendres ces pensées.
Jamais cet acte que répètent pourtant nos mères depuis peut-être des milliers d’années ne me parvint aussi intensément avant ce jour là . Du reste, nous, ses enfants, avions insisté maintes fois pour la convaincre que valait mieux vendre la vache. Nous aussi, étions depuis longtemps atteints par la ville. Son mode de vie s’entend. Mais pouvions nous comprendre nous les enfants de la nouvelle ère? Pouvions-nous comprendre que notre mère en est elle? Que c’est son espace à elle. Pourvu qu’elle demeurât encore avec sa vache et sa calebasse.
Il y a quelque décennie, je rentrais de notre petite ville, je trouvais ma mère qui pleurait.
-Qu’est-ce qu’elle a ma mère? avais-je questionné mon père.
-T’as pas rencontré la camionnette avec une vache? On vient de vendre Messaouda, me répondit-il.
C’était la seule fois où j’entendis mon père prononcer le nom de notre vache. Mon père était aussi ému. Ma mère ce soir-là ne mangea pas. Elle n’avait pas d’appétit. Elle ne pouvait concevoir que l’on égorgeât Messaouda et qu’elle finît dans les marmites. La vache, il était vrai, vieillissait et ne prodiguait plus du lait comme dans sa jeunesse mais ma mère n’en avait rien à foutre. Pourvu qu’elle lui parlât dans la bergerie, qu’elle lui chuchotât de douces paroles, qu’elle s’en occupât comme de l’un de ses enfants. Elle n’avait cure qu’elle s’échinât journellement à la tache pendant que nous achetions presque tout ce qu’aurait produit une vache fertile. L’ultime argument qui restait à ma mère devant notre insistance était que Messaouda fertilisait de son fumier le sol du jardinet. Et puis, pour ma mère rien que sa présence rachetait amplement son infertilité. Elle disait : grâce à la bouse de Messaouda vous n’avez pas de poison ( la chimie) dans vos assiettes!
Mon père dut serrer la ceinture- déjà serrée- quelques années durant et travailler la plupart des fins de semaines pour qu’il pût acheter une vache tout jeunotte pour ma mère. Une racée. Une hollandaise s’en vanta mon père. Ma mère ne crut pas ses yeux lorsque mon frère s’amena avec la vache en laisse. Messaouda la surnomma sitôt ma mère d’un sourire qui s’en allait de l’oreille, comme on dit, à l’autre avant qu’elle se gargarisât d’un youyou qu’elle poussa du fin fond de son âme.




