Le film à succès « le harki », sorti en salle à Paris la semaine dernière, n’a pas seulement ému Chirac pour susciter de sa part la fameuse revalorisation des pensions d’anciens soldats coloniaux qui étaient bloquées depuis un demi siècle ; il a donné lieu aussi à une médiatisation de grande ampleur du problème latent des harkis. Agoravox, qui est un média citoyen sur Internet, a également été de la partie, en publiant un article, orienté bien sûr, qui est à l’origine de nombreux commentaires. Au nombre de ces derniers qui renvoient aux événements douloureux de notre lutte de libération nationale, le mien, publié sous un autre pseudo, que je rapporte ci-après, tente de remettre de l’ordre sur un sujet qui, le moins qu’on puisse dire, n’est pas à notre gloire.
Cycliquement, comme par magie, le sujet des harkis vient se reposer au débat public. Quarante-quatre ans après la fin des hostilités en Algérie, d’où ils proviennent, au lieu de tendre vers une solution appropriée et définitive, le problème reste toujours pendant. S’il y a là faute des gouvernants, qui, depuis 1962, l’éludent purement et simplement, il est grand temps qu’ils s’en expliquent. En attendant, pour éclairer ce problème dans le fond, convient-il de lever quelques voiles sur la réalité de ces laissés-pour-compte. Posons la question primordiale : qui sont ces harkis, et combien étaient-ils au juste ?
En commençant, de préférence, par l’examen de la seconde partie de cette question qui précise déjà l’importance du sujet, il est nécessaire, faute de statistiques réelles tenues encore secrètes par le « secret-défense » en France, de se raccrocher à des approximations. Nous connaissons déjà l’évaluation des effectifs de l’armée française engagés à titre permanent, en Algérie, dans la lutte contre la rébellion : 500 000 hommes environ, selon une déclaration officielle rendue publique par de Gaulle lui-même en 1961. Nous savons, d’autre part, que les harkis, considérés alors comme supplétifs, tenaient garnisons séparées aux côtés des casernes ou camps réservés aux troupes régulières. C’étaient généralement des groupes de 4 à 10, voire 12 harkis tout au plus, élisant domicile dans leurs baraquements, placés presque toujours sous le commandement direct des officiers S.A.S., dans le bled, ou S.A.U. en ville. Nous pouvons dès lors déduire que le chiffre de 4 à 12 harkis représente à l’extrême le dixième de la compagnie établie à proximité. Autrement dit, l’estimation finale maximum de 50 000 harkis est sans nul doute beaucoup plus proche de la réalité que les 150 ou 200 000 que certaines voix intéressées tendent à faire accroire. De plus, s’agissant de la chose militaire, de Gaulle, très sourcilleux sur la question, n’aurait jamais admis qu’un taux supérieur de ces supplétifs en vînt à menacer la sécurité des troupes régulières. Pour s’en convaincre, lisons ce qu’il a écrit de façon catégorique, dans « Vers l’armée de métier », page 70 : " Mais tandis que sous notre égide se répandent dans ces contrées (les colonies) la richesse, l’instruction, la liberté, nous y voyons naître des mouvements d’idées, de passions, d’intérêts, dont le but manifeste est la fin de notre domination. Certes, s’il nous est donné de poursuivre notre œuvre jusqu’à ce point du progrès où la sagesse vient aux élites et le loyalisme aux foules, on verra des populations, actuellement mal résignées, accepter franchement l’union. Mais jusque-là , restons les maîtres, sous peine que tout soit perdu... Bien que le dévouement des auxiliaires demeure un trésor presque intact, il serait, désormais, impolitique d’en faire l’unique recours de notre autorité. Puissance musulmane qui perçoit d’Alep à Agadir les sourds secours de l’Islam, Etat riverain du pacifique qui subit en Indochine les ébranlements de l’Asie, la France serait imprudente de s’en remettre aux seules formations indigènes du soin de maintenir l’Empire."
Pour en terminer avec cette partie de la question, rappelons à tous ceux qui ont vécu en Algérie, à l’époque, que la présence de ces supplétifs, dans la rue comme sur les terrains de combat, restait toujours très négligeable par rapport à la troupe régulière. Prétendre le contraire n’est donc qu’une contre-vérité.
L’autre volet de la question est beaucoup plus compliqué à appréhender, tant il se rattache à plusieurs facteurs. Essayons de le résumer.
Les harkis tiraient assurément leurs origines de la paysannerie, dans une très large majorité. On pouvait les rencontrer dans toutes les tranches d’âge, à partir de 25 ans, environ, jusqu’à 60 et plus. Totalement illettrés, pour l’essentiel, ces gens n’avaient aussi jamais quitté leur lieu de naissance, ni exercé, quand ils n’étaient pas simplement chômeurs invétérés, d’autres métiers que ceux de travailleur agricole, de pâtre, de forgeron, de manœuvre, etc. Il est exclu, par contre, de trouver parmi eux d’anciens soldats d’Europe ou d’Indochine, ces derniers ayant toujours préféré reprendre du service dans l’armée régulière pour de multiples raisons, notamment financières. S’agissant, enfin, des motivations pouvant expliquer leur enrôlement dans les rangs de supplétifs, on peut les ranger en trois catégories :
• Les premiers, contraints par la misère, et seulement par elle, faute de travail rémunéré d’autant qu’à l’époque toute activité même saisonnière avait cessé, furent appâtés par les rémunérations allouées, malgré leur niveau à peine smicard. Ils s’y étaient mêlés, très souvent pour une courte période, le temps juste de réaliser que le métier des armes ne répondait pas à leurs attentes ou qu’il n’était pas simplement dans leur nature de participer, contre leur gré, à des actions punitives et souvent sanglantes sur les populations qui les révulsaient.
• Les seconds, à titre de revanche, parce que les fellaghas s’en étaient pris injustement à un ou plusieurs membres de leurs familles, avaient cru pouvoir trouver là le moyen de rendre les coups reçus.
• Les derniers constituent le plus remarquable des effectifs et provenaient exclusivement des rangs de l’ALN et de l’OCFLN (l’ALN ou armée de libération nationale, autrement dit les combattants armés ou moudjahidin ; l’OCFLN ou organisation civile du FLN comprenant, en sus des délégués de village préposés aux collectes de fonds, à l’hébergement et aux renseignements, des mousabilin, ou militants en tenue civile, sommairement armés (de fusils de chasse et de pistolets), ayant eu pour mission essentielle de veiller sur la sécurité des moudjahidin de passage dans le territoire d’un village donné). C’est précisément les moudjahidin et moussabilin ralliés volontairement ou capturés qui ont donné à l’armée française le fer de lance qui lui manquait alors. C’est par eux qu’il devenait, en effet, possible de donner les plus violentes estocades à la rébellion. Dès leur reddition ou leur retournement parfois forcé, ces anciens fellaghas n’éprouvaient plus le moindre scrupule pour donner leurs camarades des réseaux OCFLN, les caches et autres refuges de moudjahidin. Et si les Algériens, dans leur ensemble, gardent aujourd’hui encore de sérieux griefs contre principalement cette frange de harkis, c’est en raison justement de cette lâcheté impardonnable qui avaient conduit ces derniers à dénoncer non seulement leurs anciens hôtes, leurs anciens bienfaiteurs qui les avaient hébergés ou protégés pendant leur sommeil, mais à impliquer très souvent des innocents qui parfois allaient le payer de leur vie. Plus gravement encore, la compromission directe dans les violences les plus barbares exercées, par ces traîtres, sur les populations, sur ordre ou avec la complicité souvent implicite des troupes régulières, notamment à l’occasion des tortures, des corvées de bois ou encore des punitions collectives, est restée tellement vivace dans l’esprit de leurs coreligionnaires qu’on leur garde une éternelle rancune excluant toute espèce de rémission. Et, dans cette espèce de haine collective qui vise également l’armée française pour avoir osé sans discernement utiliser ces sanguinaires, à seule fin de briser, chez l’adversaire, toute velléité de résistance, l’on peut expliquer l’effet inverse obtenu : les Algériens se rangeaient en définitive en faveur de la rébellion, et le prouvaient déjà par les manifestations populaires de 1960 rejetant toute espèce d’intégration ou d’autonomie interne.
Il s’agit donc bien des deux dernières franges de harkis, réfugiés en France depuis l’indépendance en 1962, qui posent problème depuis des décennies. La première est en effet restée sur place, sans n’avoir jamais été inquiétée. Et les assassinats, commis principalement entre la date du cessez-le-feu et celle de la proclamation de l’indépendance, n’avaient visé, en vérité, que les harkis et autres indicateurs confondus de crimes publiquement perpétrés contre leurs frères. C’est peu une espèce de réédition de ce que furent en France les lynchages des collabos. Il reste cependant indéniable que le nombre des victimes se limite à quelques centaines tout au plus, les responsables de l’A.L.N. préposés au contrôle du cessez-le-feu ayant veillé strictement à l’application des Accords d’Evian. Tout le reste n’est donc que simple propagande et travestissement de la vérité.





